Article Le Figaro

Un homme demande la réhabilitation de son père, guillotiné en 1957

Le fils de Jacques Fesch, condamné à mort pour avoir tué un gardien de la paix après un hold-up raté, souhaite que son père soit réhabilité. Une première en France.

Voilà 60 ans que Jacques Fesch, condamné à mort pour avoir tué un policier, a été guillotiné à la prison de la Santé à Paris. Aujourd’hui, son fils Gérard, 62 ans, veut obtenir sa réhabilitation judiciaire, a révélé RTL ce lundi. Cette démarche est une première en France. Jusqu’ici, personne n’avait demandé la réhabilitation d’un condamné à mort. «Je le fais pour lui», nous confie son fils. «À l’époque, le procès avait été bâclé, la peine prononcée a été beaucoup trop lourde. C’est une forme d’injustice que j’ai envie de réparer aujourd’hui».

Pour comprendre cette histoire, il faut remonter le temps et s’arrêter au 25 février 1954. Jacques Fesch, fils d’une riche famille, braque un changeur rue Vivienne à Paris pour pouvoir s’offrir un voilier à plus de 2 millions de francs. Mais l’opération ne se passe pas comme prévu. Alors qu’il tente de s’enfuir, la caisse sous le bras, un policier se met à sa poursuite. Dans sa course, Jacques Fesch, qui a perdu ses lunettes de vue, tire en direction de l’agent Vergnes et le touche en plein cœur. Le fugitif sera arrêté quelques minutes plus tard dans le métro et incarcéré à la prison de la Santé. L’affaire fait alors la une des journaux et «provoque dans le public l’émotion la plus vive et la plus légitime», écrit à l’époque Le Figaro.

1994, un tournant pour Gérard Fesch
Article publié en 1957 dans les colonnes du Figaro.

En prison, le jeune homme se tourne vers Dieu, se met à écrire et regrette son crime. Ses textes spirituels feront d’ailleurs l’objet de trois ouvrages posthumes*. Son procès se tient trois ans plus tard aux assises de la Seine. Au fil des audiences, Roland Bochin, alors journaliste auFigaro, dépeint l’accusé comme «un spectateur apparemment indifférent» aux débats, restant «impassible». Au dernier jour du procès, avant que la Cour ne se retire pour délibérer, Jacques Fesch, 27 ans, présente ses «excuses» à la victime et exprime «ses regrets à la société». Mais ces mots ne suffiront pas à convaincre le jury qui le condamne à mort le 6 avril 1957, le jour de son anniversaire. Et six mois plus tard, à 05H29, le couperet de la guillotine tombe sur la nuque de Jacques Fesch. Il laisse derrière lui sa femme Pierrette Polack et sa fille Véronique, ainsi que Gérard, né d’une liaison illégitime avec une certaine Thérèse Troniou.

Sauf que Gérard, à cet instant, ignore tout de sa famille. Dès sa naissance, sa mère l’a confié à l’assistance publique et de son père, il ne sait rien. À sa majorité, le jeune homme tente, en vain de retrouver sa mère. Il faudra attendre un article de L’Express en 1994 pour que ce professeur de musique, alors âgé de 40 ans, découvre la véritable identité de son père. Il remonte le fil de l’histoire et apprend que l’Église le considère comme un exemple de rédemption par la Foi et qu’elle a demandé sa béatification. En 2002, Gérard, qui porte alors le nom de Droniou (un dérivé du nom de famille de sa mère), parvient à faire changer son état civil. Il s’appellera désormais Gérard Fesch: la justice reconnaît enfin qu’il est le fils d’un des criminels les plus célèbres de l’après-guerre.

Mon père a aidé beaucoup de gens

Lettre de reconnaissance écrite par Jacques Fesch à son fils Gérard, le 30 septembre 1957, la veille de son exécution.«Ce n’est pas commun de se battre pour porter le nom d’un criminel, mais c’est le mien», reconnaît-il à l’époque, dans LeParisien. «Jacques Fesch est le seul qui se soit soucié de moi dans mon existence. Il a exprimé des volontés très fortes. Tout a été fait pour qu’on ne me retrouve pas (il affirme que sa mère a été payée pour qu’elle l’abandonne à sa naissance pour des raisons d’héritage, ndlr), mais j’arrive aujourd’hui à ce que ses volontés soient respectées». En prison, l’accusé avait en effet évoqué son fils dans un journal de repentance et demandé à son avocat qu’on le retrouve. «Qu’il sache que s’il n’a pu être mon fils selon la loi, il l’est selon la chair et son nom est gravé dans mon cœur», avait-il écrit juste avant de mourir.

Soixante ans plus tard, son fils veut aller plus loin et souhaite désormais qu’on lui accorde une réhabilitation judiciaire. «Je comprends que cela puisse froisser certaines personnes mais en même temps, c’est quelqu’un qui a aidé beaucoup de gens», soutient Gérard Fesch. «Encore aujourd’hui, je reçois de nombreux courriers dans lesquels on le remercie pour ses écrits. Peu de temps avant son décès, j’avais par exemple reçu une carte de Michel Delpech me disant qu’il considérait mon père comme un véritable saint. Ça m’a beaucoup touché», se souvient-il.

Une première en France

Gérard Fesch, 62 ans, demande la réhabilitation judiciaire de son père, condamné à mort en 1957.

Se pose alors une question: «Mon père a payé pour ce qu’il a fait, il a accepté sa sentence mais est-ce qu’on ne pourrait pas, 60 ans après, lui accorder une forme de pardon?», s’interroge-t-il. Pour obtenir cette réhabilitation, l’ancien professeur de musique, soutenu par les avocats Patrice Spinosi et Éric Dupond-Moretti, a déposé une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) dans laquelle il demande aux Sages s’il est possible, à titre posthume, de demander la réhabilitation d’un condamné à mort en France. Une première.

«Cette QPC soulève une question d’inégalité», résume-t-on au cabinet de Me Dupond-Moretti. En clair, «on s’est rendu compte que les conditions qu’il fallait remplir pour être réhabilité ne pouvaient pas s’appliquer pour un condamné à mort, alors même que le Code de procédure pénal dit que toute personne a le droit en France d’être réhabilitée». Traduction: les textes ne sont pas adaptés pour le cas particulier des condamnés à morts.

Si cette QPC est validée, la requête de Gérard Fesch deviendra recevable et pourra être examinée par la justice. En cas de réhabilitation, le condamné redevient un citoyen comme les autres, avec des droits civiques et sa condamnation est effacée d’une partie de son casier judiciaire. «Mais pour mon père, cela ne changera rien, c’est juste symbolique», reprend Gérard Fesch. «C’est juste une manière de rendre hommage à sa rédemption et à ses écrits».

Par ailleurs, son procès pour béatification est toujours en cours.

Lumière sur l’échafaud: Lettres de prison de Jacques Fesch, guillotiné le 1er octobre 1957 à 27 ans, Paris, Éditions ouvrières, coll. «Visages du Christ, no 9», 1972.

Dans cinq heures je verrai Jésus, Paris, Sarment-Fayard, 1989

Cellule 18: Lettres de prison de Jacques Fesch, guillotiné le 1er octobre 1957 à 27 ans, Paris, Éditions ouvrières, coll. «À pleine vie», 1991, 320 p

 

Posted by Jonathan

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